Eric Monnet, économiste : « Les stablecoins, un levier des États-Unis pour renforcer leur suprématie dans le secteur des paiements »

Eric Monnet, économiste : « Les stablecoins, un levier des États Unis pour renforcer leur suprématie dans le secteur des paiements »

Alors que la concurrence s’intensifie entre blocs économiques, l’argument avancé par Eric Monnet, économiste et historien de la monnaie, éclaire une évolution décisive : l’offensive des États-Unis pour institutionnaliser des stablecoins privés libellés en dollar viserait à ancrer une nouvelle forme de suprématie dans le secteur des paiements. Ces jetons adossés à des réserves en actifs sûrs s’inscrivent dans une transition plus large – monnaie digitale de banque centrale, tokenisation des dépôts, paiements instantanés – qui recompose la tuyauterie financière mondiale et rebat les cartes de la politique monétaire internationale. Si cette stratégie aboutissait, elle pourrait accélérer la dollarisation de certaines économies émergentes et déplacer le centre de gravité des infrastructures de règlement vers des rails privés alignés sur Washington. Mais sa réussite n’a rien d’évident : arbitrages prudentiels, risque de « bank run » numérique, souveraineté des banques centrales et encadrement réglementaire européen forment un contrepoids tangible. Au cœur de ce bras de fer technologique et géopolitique, la question est simple : qui contrôlera l’accès aux flux de valeur dans une économie programmable, où l’innovation financière intègre directement des clauses juridiques et des contrôles de conformité aux paiements eux-mêmes ? Derrière les promesses d’efficacité, c’est bien l’architecture de la confiance – publique ou privée – qui se redessine, avec pour enjeu la stabilité, la rigueur budgétaire et, in fine, la trajectoire de la croissance économique.

Stablecoins et suprématie américaine dans le secteur des paiements : l’analyse d’Eric Monnet

Adossés au dollar et pensés comme des moyens d’échange sans intérêt, les stablecoins associent rails technologiques globaux et devise refuge, une combinaison qui peut étendre la portée du billet vert au-delà des circuits bancaires classiques. L’impulsion politique venue de Washington, où l’exécutif voit dans ces jetons un levier d’influence, vise un effet réseau massif, proche d’une circulation mondiale de « dollars numériques » émis par des acteurs privés.

Le risque, souligne Eric Monnet, tient au couplage d’un système de paiement à une devise étrangère : la dépendance contractuelle et technique à des émetteurs adossés au Trésor américain amplifierait la centralité du dollar, jusqu’à une dollarisation de facto pour des économies fragiles. À l’inverse, la mise en place de cadres stricts (réserves en T-bills, garde tiers, plafonds d’exposition) peut limiter l’asymétrie de pouvoir sans casser l’élan d’usage.

Tokenisation, euro numérique et paiements programmables

La tokenisation des dépôts bancaires ouvre la voie à des virements embarquant logiques juridiques et garanties, via des « contrats intelligents » intégrés aux jetons eux-mêmes. Dans ce schéma, l’euro numérique resterait l’actif d’ancrage public en zone euro, tandis que les stablecoins privés se spécialiseraient dans l’interopérabilité et la vitesse d’exécution transfrontière.

Un cas d’usage illustre cette transition : une PME exportatrice encode conditions de livraison et libération des fonds dans le paiement, supprimant notariat et délais bancaires, tout en conservant une traçabilité complète. L’enjeu devient alors l’articulation entre rails privés et garanties publiques, afin de préserver la soutenabilité de la dette et la sécurité juridique à grande échelle.

Côté investisseurs, la montée en puissance d’instruments réglementés pousse à intégrer un ETP crypto dans une stratégie d’allocation prudente, en évaluant la liquidité, le risque d’écart de suivi et le cadre de conservation. Cette approche réduit la volatilité spécifique tout en exposant aux effets réseau des cryptomonnaies liées aux paiements.

Risques de dollarisation et réponses de politique monétaire

Dans des économies à inflation élevée, l’usage quotidien de stablecoins en dollar peut supplanter la monnaie locale et compliquer la politique monétaire. Les banques centrales perdent du grip sur le crédit et la vitesse de circulation, tandis que les finances publiques doivent composer avec une base fiscale érodée par la substitution monétaire.

L’exemple d’un prestataire de services à Lagos acceptant des paiements en stablecoins montre la puissance d’attraction de rails rapides et bon marché pour les remittances. Mais que se passe-t-il lors d’un stress sur les réserves ? L’arbitrage instantané entre jetons peut accélérer des sorties, rappelant le risque de « runs » numérisés.

  • Cadres d’agrément des émetteurs (réserves en actifs sûrs, audits, garde distincte) pour limiter le risque de crédit et d’illiquidité.
  • Interconnexion avec les systèmes de gros en monnaie banque centrale afin d’ancrer la liquidité aux infrastructures publiques.
  • Plafonds d’usage et coussins en devises pour protéger la transmission de la politique monétaire domestique.
  • Transparence en temps quasi réel des réserves et des flux pour réduire l’asymétrie d’information en période de stress.
  • Offre publique concurrente (CBDC de détail, instant payments) pour préserver la souveraineté des paiements.

La profondeur de marché autour du dollar s’accroît par ailleurs via des initiatives privées, tel le partenariat stratégique entre Cantor Fitzgerald et Tether, qui souligne l’extension des services adossés à des réserves en actifs américains. Ce maillage financier renforce mécaniquement l’attractivité d’un écosystème dollar-centré.

Scénarios 2026-2030 : réussite, freinages et effets collatéraux

Scénario de réussite : effet réseau global, adoption marchande et remittances, intégration aux portefeuilles d’entreprises et municipalités, puis adossement renforcé aux T-bills. La discipline de marché récompense la conformité, et les États-Unis consolident leur influence via un standard de fait du secteur des paiements. Dans ce cadre, des briques DeFi compatibles institutionnels – par exemple un protocole de prêt de stablecoins sur Fraxtal – prolongent l’utilité de ces jetons au-delà du simple règlement.

Scénario de déraillement : fragmentation réglementaire, frictions bancaires liées au risque de désintermédiation, et épisodes de volatilité qui réaniment la préférence pour les dépôts traditionnels et les CBDC. L’UE, avec MiCA désormais pleinement opérationnel sur les jetons de monnaie électronique, et l’Asie, où l’Inde ajuste sa stratégie sur les cryptomonnaies, imposent des garde-fous qui limitent l’arbitrage réglementaire et maintiennent un espace pour des rails publics efficaces.

Entre ces pôles, un résultat hybride paraît probable : montée en charge des paiements programmables, coexistence de solutions privées et publiques, et sélection des émetteurs les plus transparents. L’insight clé : la bataille se jouera moins sur la technologie que sur la confiance, la supervision et l’alignement avec les objectifs de réformes structurelles et d’optimisation fiscale au service d’économies ouvertes mais stables.