Les systèmes d’intelligence artificielle reposent sur une chaîne de production bien moins automatisée qu’il n’y paraît. Pour entraîner, évaluer ou corriger les modèles, des travailleurs rémunérés à la tâche réalisent l’annotation de données et d’autres opérations de contrôle. Cinq travailleurs indépendants, avec l’appui de l’association autrichienne Noyb, contestent désormais devant les autorités européennes des pratiques qu’ils attribuent à Outlier, une plateforme liée à Scale AI. Leur plainte porte sur l’usage de données personnelles et sur le respect des règles de protection des données.
Au-delà du litige, l’affaire met en lumière un enjeu économique et juridique : les entreprises qui développent des outils d’IA s’appuient sur une sous-traitance souvent fragmentée, tandis que les personnes chargées des tâches les plus répétitives disposent de peu de visibilité sur les données qu’elles traitent. Les plaignants évoquent notamment des informations associées à des plateformes de commerce en ligne. Ces accusations restent à examiner par les autorités compétentes et ne constituent pas, à elles seules, une décision établissant une infraction. Elles interrogent toutefois la répartition des responsabilités au sein de la filière, depuis la collecte des données jusqu’à leur traitement par les travailleurs du clic.
Une plainte contre Outlier au nom de la protection des données
Selon les éléments publiés le 27 octobre 2026, cinq travailleurs indépendants ont déposé des plaintes en Europe avec le soutien de Noyb. La contestation vise Outlier, une plateforme de travail à la tâche associée à Scale AI, et concerne le traitement de données personnelles dans le cadre d’activités liées à l’intelligence artificielle. Les plaignants estiment que les règles européennes n’auraient pas été respectées ; c’est aux autorités de vérifier les faits et de déterminer les responsabilités.
Le dossier se situe au croisement de deux chaînes de valeur. D’un côté, les entreprises ont besoin de contenus annotés et évalués pour améliorer leurs modèles ; de l’autre, des prestataires exécutent ces missions sans toujours connaître l’origine des informations ni leur destination finale. Le sujet a également été relayé par un article consacré aux plaintes visant les pratiques d’Outlier et par une enquête sur les travailleurs qui entraînent les systèmes d’IA.
Ce que le RGPD impose aux acteurs de la chaîne
Le RGPD ne concerne pas uniquement l’entreprise qui exploite le modèle final. Selon les rôles effectivement exercés, plusieurs intervenants peuvent être soumis à des obligations : préciser la finalité du traitement, établir une base juridique, informer les personnes concernées et limiter l’accès aux données au strict nécessaire. La qualification de chaque acteur dépend cependant des faits et des contrats, et ne peut être déduite du seul recours à une plateforme.
Dans les plaintes, les questions centrales sont donc concrètes : quelles données ont été utilisées, dans quel but, avec quelle information préalable et sous quelle responsabilité ? Si les informations sont effectivement issues de services de commerce en ligne, leur présence dans un processus d’annotation ne suffit pas, à elle seule, à établir une violation. Il faut notamment déterminer leur caractère personnel, les conditions de leur collecte et les garanties appliquées en aval.
Les travailleurs du clic, maillon discret de l’économie de l’IA
L’annotation de données est souvent présentée comme une étape technique, alors qu’elle repose sur des tâches humaines : classer des images, évaluer des réponses ou signaler des contenus sensibles. Pour une entreprise qui développe un modèle, ces opérations contribuent à la qualité du service ; pour les prestataires, elles peuvent se traduire par des missions morcelées, une rémunération à la tâche et une visibilité limitée sur l’usage final de leur travail.
La sous-traitance rend cette organisation difficile à lire. Un donneur d’ordre peut dépendre de plusieurs plateformes, elles-mêmes en lien avec des travailleurs indépendants répartis dans différents pays. Des reportages sur les conditions de travail dans cette industrie, notamment sur les mobilisations de travailleurs de l’IA, du Kenya à Dublin, montrent que les enjeux sociaux et ceux de la conformité des données se recoupent sans se confondre.
- La transparence : les travailleurs doivent pouvoir comprendre la nature des données manipulées et les consignes applicables à leur mission.
- La responsabilité : les contrats de sous-traitance ne dispensent pas les acteurs concernés d’évaluer leurs obligations au titre du RGPD.
- Les conditions de travail : la rémunération, le rythme des tâches et l’accès à un recours effectif pèsent sur l’équilibre économique de la filière.
- La traçabilité : documenter les flux de données facilite les contrôles et permet de répondre aux demandes des personnes concernées.
Pour les entreprises, ces exigences relèvent aussi de la maîtrise des risques : une gouvernance mal documentée peut fragiliser la confiance des clients et entraîner des coûts juridiques ou opérationnels. Des ressources sur la structuration de la sécurité informatique dans les PME et la sécurisation des données sensibles rappellent l’importance de procédures claires, même si elles ne préjugent pas du fond de cette affaire.
Une atteinte à la vie privée alléguée, un contrôle à établir
La plainte fait écho à une difficulté plus large : les données mobilisées pour entraîner ou évaluer un système peuvent circuler entre plusieurs prestataires avant d’être intégrées à un produit. Pour apprécier une éventuelle atteinte à la vie privée, les autorités devront notamment examiner la provenance des informations, les finalités poursuivies, les modalités d’accès et les mesures de protection mises en place.
Le dossier ne tranche pas encore la question de la responsabilité de chaque entreprise. Il souligne en revanche qu’une politique de conformité ne peut se limiter à des engagements généraux : elle suppose une cartographie des traitements, des consignes accessibles aux travailleurs et des mécanismes permettant de signaler un usage contesté. Dans une filière où la valeur repose à la fois sur les données et sur le travail humain, la traçabilité devient un élément central de la confiance.
ournaliste spécialisée en finances publiques et stratégies d’entreprise, j’analyse les politiques économiques et leurs impacts sur les acteurs du marché. Mon parcours m’a conduit à collaborer avec divers médias économiques, où j’ai développé une expertise reconnue dans l’évaluation des réformes fiscales et des performances corporatives.