François Bourguignon réplique à Gabriel Zucman : « L’économie européenne se fragilise face à la puissance croissante des États-Unis »

François Bourguignon réplique à Gabriel Zucman : « L’économie européenne se fragilise face à la puissance croissante des États Unis »

Alors que le débat sur la vitalité de l’économie européenne s’intensifie, François Bourguignon oppose une lecture nuancée aux thèses plus optimistes de Gabriel Zucman. Derrière une moyenne de croissance par habitant proche de celle des États-Unis depuis les années 1990, le dynamisme tient largement au rattrapage des économies d’Europe centrale et orientale. Le cœur historique de l’Union européenne affiche, lui, une érosion persistante de productivité, aggravant le différentiel de revenu avec la puissance des États-Unis. Dans un contexte de compétition économique exacerbée par le retour des politiques industrielles américaines, la fragmentation des marchés de capitaux, la lenteur des réformes structurelles et l’atonie de l’investissement privé posent la question des bons leviers de politique publique. Le débat fiscal, nourri par la « taxe Zucman » sur les très hauts patrimoines, reflète une interrogation plus large : comment (re)financer l’innovation, la défense ou la transition énergétique sans affaiblir la soutenabilité de la dette, ni compromettre la compétitivité ? Les tendances 2025 rendent l’arbitrage encore plus exigeant, au croisement de la globalisation réordonnée, des tensions commerciales et d’un impératif de rigueur budgétaire. En filigrane, une question domine : l’Europe peut-elle inverser la fragilisation économique de son noyau productif face à un partenaire-concurrent américain redevenu hégémonique dans les capitaux, la tech et l’armement ?

Fragilisation de l’économie européenne : la réplique de François Bourguignon à l’optimisme de Gabriel Zucman

Les agrégats masquent un contraste. Dans la moyenne, la croissance par tête de l’UE a presque rejoint celle des États-Unis sur le long terme, mais l’essentiel du rattrapage vient des nouveaux États membres. Pour le noyau occidental, Bourguignon pointe un décrochage graduel de productivité qui ajoute, année après année, un différentiel proche de 0,5 point. Sur trois décennies, cela creuse un écart de niveau de revenu de l’ordre de +15 à +20 points, selon les périmètres et conventions.

La comparaison des niveaux reste trompeuse si l’on ne distingue pas la productivité des heures travaillées, les taux d’emploi et la durée du travail. L’Europe occidentale préfère davantage le loisir, certes, mais les performances en productivité dans les secteurs à haute intensité de capital et d’innovations générales se sont tassées, contrairement aux États-Unis. L’analyse de la biographie de Gabriel Zucman rappelle d’ailleurs que les écarts fiscaux et de capitalisation boursière jouent un rôle croissant dans la trajectoire comparative.

Ce constat n’invalide pas les progrès de convergence à l’Est ni l’impact de l’UE sur la cohésion. Il suggère toutefois que la priorité doit viser le cœur industriel et technologique européen, si l’on veut combler durablement l’écart transatlantique. Autrement dit, la politique économique doit cibler moins la moyenne, davantage la médiane productive. C’est le véritable nœud du débat.

Productivité du cœur de l’Union européenne et écart avec la puissance des États-Unis

La divergence structurelle tient à trois mécanismes : une intensité capitalistique moindre dans des secteurs à effets d’entraînement, une profondeur de marché insuffisante pour faire émerger des leaders mondiaux et une fragmentation réglementaire freinant la diffusion technologique. À cela s’ajoutent des coûts de l’énergie et une fiscalité effective qui pénalisent certains modèles industriels intensifs.

Le différentiel en niveau de vie ne tient pas qu’aux heures travaillées. Dans la tech, la santé et la défense, les États-Unis bénéficient d’écosystèmes intégrés, d’un marché boursier qui récompense la prise de risque et d’un État-stratège assumé. L’UE progresse, mais de manière inégale, ce qui nourrit la perception d’une fragilisation économique du noyau ancien. La question est moins celle d’un « grand soir » que celle de micro-réformes cumulatives à fort rendement.

Compétition économique transatlantique : leviers de politiques économiques pour l’UE

La compétition économique s’est durcie avec les relèvements tarifaires américains et la réhabilitation des politiques industrielles. Les entreprises européennes font face à des mesures douanières américaines plus imprévisibles, et à des droits de douane au plus haut depuis des décennies. Dans le même temps, la profondeur des capitaux américains demeure un atout incomparable pour la scale-up, comme le montre la voie de Wall Street.

Côté européen, deux chantiers paraissent décisifs : la consolidation réglementaire et la montée en puissance d’un pilotage stratégique commun. Les débats autour d’un régulateur financier unifié et l’analyse d’un déclin d’influence économique sur trois décennies posent la question d’une réponse plus intégrée.

  • Union des marchés de capitaux : simplifier l’accès au financement pour les ETI et deeptech, réduire le biais bancaire, accroître la liquidité domestique.
  • Coûts de l’énergie : sécuriser des prix stables via contrats de long terme et interconnexions, accélérer les investissements réseaux.
  • Achats publics innovants : créer une demande tractrice dans la santé, la défense, le climat, avec des clauses pro-innovation.
  • Normalisation et data : accélérer l’interopérabilité, l’accès sécurisé aux données industrielles et l’adoption de standards européens.
  • Fiscalité de l’investissement : orienter les incitations vers le capital patient et l’industrialisation, avec rigueur budgétaire et évaluations ex post.

Illustration concrète : « NordMach », ETI de robotique basée en Rhénanie, hésite entre une usine en Ohio et un doublement de capacité en Silésie. Les incitations américaines et l’accès au Nasdaq pèsent lourd, tandis que l’Europe compense par des subventions ciblées et un marché unique élargi. L’arbitrage ne se joue pas qu’au coût, mais à la vitesse d’exécution et au financement.

Taxe Zucman, rigueur budgétaire et soutenabilité de la dette : quelle boussole ?

Le projet d’impôt minimal sur les très grands patrimoines cristallise débats et clivages. En France, le débat sur la taxe Zucman en France oppose justice fiscale et compétitivité. Les évolutions récentes décrivent une majorité présidentielle profondément divisée au Sénat, tandis que les défenseurs rappellent des réponses détaillées de Zucman aux objections récurrentes.

Au-delà du symbole, l’effet budgétaire reste discuté. Des estimations évoquent une réduction du déficit de 5 milliards, loin des montants avancés par certains partisans. Les tenants d’une approche pragmatique soulignent que la mesure pourrait contribuer au financement de priorités européennes – par exemple, la défense, hypothèse évoquée par une taxe pour financer la défense européenne – tout en nécessitant des garde-fous pour la soutenabilité de la dette et la compétitivité des places financières.

Pour éclairer les lecteurs, des synthèses accessibles présentent 6 questions pour tout comprendre et les arguments pro/contra, quand d’autres insistent sur les limites face au décrochage économique. Un point de repère utile demeure l’approche méthodique et chiffrée, à l’image du décryptage des « vraies questions », complété par le soutien de chercheurs à l’économiste. L’enjeu est de concilier équité, rendement et réformes structurelles favorables à la productivité.

Relations internationales et globalisation : cap stratégique pour l’Union européenne

La recomposition de la globalisation impose de nouvelles priorités industrielles et commerciales. Les tensions transatlantiques rappelées par la résilience des marchés face aux tensions et les ajustements d’approvisionnement, comme les réexportations vers l’Europe liées aux semi-conducteurs, accentuent l’urgence d’une stratégie offensive. Dans les services financiers, l’après-Brexit nourrit le déclin de la finance londonienne, tandis que les plateformes européennes apprennent de leurs succès et revers des fintechs.

Pour « NordMach », la balance penche vers l’endroit qui combine carnet de commandes sécurisé, chaîne d’approvisionnement résiliente et financement abondant. C’est là que l’UE doit densifier ses écosystèmes : achats publics, normes, capital, talents, et un récit collectif crédible. En clair, articuler politiques économiques nationales et capacité d’action commune, afin que la puissance des États-Unis redevienne un aiguillon de convergence, non un aimant de délocalisations. Le cap stratégique réside dans une Europe qui choisit d’épaissir son marché, d’accélérer sa productivité et de financer ses priorités avec méthode.